N°771
T’attendais-tu à voir deux joueurs d’Ouz békistan en demi-finales ? Je ne m’y attendais pas et j’en suis très heureux. Ce tournoi est très dur, c’était impossible de l’imaginer. C’est une réus site fantastique pour notre pays. Cela démontre que nous sommes très forts. Yakubboev est un ami. Il a fait un très bon tournoi depuis le début, mais il a raté sa dernière ronde. L’Ouzbékistan est devenu l’un des pays les plus puis sants du monde. Nous montrons la qualité de notre niveau dans pratique ment tous les tournois que nous jouons depuis quatre ou cinq ans. Ce n’est pas vraiment une surprise pour nous. Rustam Kasimdzhanov nous avait montré le che min (sacré champion du monde FIDE lors de la coupe du monde en 2004), même si je n’étais pas encore né. Vingt-et-un ans après, j’ai gagné ce tournoi. Pour notre pays, c’est un très grand succès. Rustam Kasimdzhanov est-il ton modèle ? Oui, bien sûr. De nombreux jeunes joueurs ont commencé à jouer aux échecs après sa victoire en 2004 et se sont inspirés de lui, comme Abdusattorov et moi. Nous nous sommes entraînés avec lui. Rustam nous a beaucoup appris et il était le capitaine de notre équipe. Il fait un peu la même chose que ce qu’a fait Vishy Anand en Inde. Tous les deux sont toujours disponibles pour aider la nouvelle génération. Les Ouzbeks sont-il désormais très proches des meilleurs joueurs indiens, comme Gukesh et Pragg ? Je pense que nous aurons de bonnes chances lorsque nous devrons nous battre contre eux. Nous nous affrontons déjà par équipe à chaque Olympiade. C’est toujours très tendu. Nous avons de très bons joueurs en Ouzbékistan et je pense que nous verrons bientôt deux ou trois d’entre nous dans le Top 10 mondial. Si nous avons de la chance, j’espère que nous aurons plus de jeunes joueurs très forts dans les 10 ans à venir, comme en Inde. Travailler dur est la clé du succès. Javokhir Sindarov Pour en revenir à la coupe du monde, comment as-tu vécu l’accueil extraordi naire que tu as reçu en Ouzbékistan ? J’étais parti depuis un mois. Je remercie tout le monde de m’avoir soutenu durant le tournoi et de m’avoir reçu comme un héros à mon retour, et déjà notre prési dent. Je suis devenu une grande source de
motivation pour de nombreux jeunes de notre pays. Ils ont compris qu’ils pou vaient y arriver s’ils s’entraînent comme moi, s’ils consacrent plus de temps aux échecs, qu’ils les aiment encore plus pour devenir peut-être des champions. Si nous avons de la chance, j’espère que nous aurons plus de jeunes joueurs très forts dans les 10 ans à venir, comme en Inde. Travailler dur est la clé du succès. À 19 ans, comment gères-tu cette nou velle vie ? Je vais maintenant me préparer pour disputer les Candidats, c’est un si grand tournoi. Je vais devenir l’un des meil leurs joueurs du monde, mais pour moi, ce n’est pas une surprise. Ma vie ne va pas beaucoup changer. Je vais continuer à travailler dur pour m’améliorer encore plus. Quel est ton objectif aux Candidats ? Je vais jouer de mon mieux et je verrai ce qui arrivera. C’est un tournoi très fort, mais j’ai une très bonne équipe et je pense que j’aurai mes chances. Il y aura d’autres jeunes joueurs contre lesquels j’ai déjà une bonne expérience, mais je n’ai pas joué souvent contre Fabiano Caruana et Hikaru Nakamura. Ce ne sera pas facile de savoir quoi faire, mais je vais bien me préparer et je verrai ce qui se passe. C’est déjà un plaisir de participer à ce tournoi. Aujourd’hui, je ne me préoccupe pas trop du résultat. L’essentiel, c’est que je joue mes meil leurs échecs. Gukesh avait gagné le tournoi à 17 ans et c’était sa première d’expérience. Penses tu pouvoir l’imiter ? Je ne pense pas comme ça d’une manière générale. L’âge n’est pas si important aux échecs. Il y a beaucoup de joueurs qui sont plus jeunes que moi et ils sont déjà très forts. Le champion du monde est, lui aussi, plus jeune que moi. Aujourd’hui, cela paraît normal. Je crois que si vous jouez bien, vous pouvez obtenir quelque chose de bien. Gagner la coupe du monde à 19 ans, sans avoir énormément d’expérience, cela me convient. Comment définirais-tu ton style ? Je suis un joueur agressif. J’aime les positions concrètes, la tactique, mais je suis à l’aise dans n’importe quel type de position. Je peux très bien jouer des posi tions “normales”. En fait, je crois que je suis un joueur universel. Je peux jouer les finales, la stratégie, etc., mais si je dois choisir, je préfère le jeu dynamique. Comment les ordinateurs et l’Intelligence Artificielle changent-ils la pratique des échecs ? Tous les joueurs de haut niveau doivent travailler avec les ordinateurs. C’est comme ça qu’ils révisent les positions,
c’est important, mais ce n’est pas vrai ment mon cas. Ce sont mes entraîneurs qui font ce travail avec les ordinateurs. Ensuite, ils me restituent leurs résultats, les lignes qu’ils pensent être les meil leures pour moi, et je les analyse sur l’échiquier. Je préfère sentir les positions comme un humain. Quelles étaient les idées et pourquoi je pourrais jouer quelque chose comme ça. Justement, quelles sont les clés de la vic toire, aujourd’hui ? Si vous voulez battre de très forts joueurs, vous devez jouer des positions ennuyeuses. Au bout d’un certain temps, ils peuvent faire une erreur. Sinon, il est très difficile de gagner s’ils ne se trom pent pas. Ils jouent comme des ordina teurs. Si vous regardez les grands tour nois, sur 15 parties, il n’y a peut-être que 5 ou 6 parties décisives. C’est pourquoi il faut très bien jouer ces « positions ennuyeuses », qu’elles soient techniques ou que ce soient des finales. Il faut être patient. Les très forts joueurs ne sont pas forcément si forts que ça en défense. C’est comme ça que Magnus Carlsen a gagné de nombreuses parties. C’est sa grande force. Il ne commet pas d’erreur jusqu’à la fin. Un autre joueur gagnera peut-être une partie sur dix en jouant de cette façon, lui, il en gagnera quatre ou cinq. Si Magnus peut jouer ainsi c’est parce qu’il est très fort et endurant physique ment, et toi ? C’est parce qu’il joue comme ça qu’il est Magnus Carlsen. Il est le meilleur dans ce type de positions ennuyeuses. Il peut jouer des parties de cinq ou six heures sans se tromper. Je travaille aussi physiquement avec mon coach Roman Vidonyak, mais pas seulement ça. Nous travaillons tous les aspects du jeu, la psy chologie, etc. Quelle est votre approche psychologique du combat avec Roman ? Tout dépend de l’adversaire, où j’en suis dans le tournoi, de la couleur avec laquelle je joue. Chaque approche est dif férente pour chaque partie. Elle est spéci fique et change tout le temps. Les échecs sont un jeu très intéressant, mais avec les ordinateurs, il est très dif ficile jouer de manière créative. Au top niveau, il est très dur de trouver quelque chose de spécial dans l’ouverture. Javokhir Sindarov
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