N°771
INTERVIEW NDERIM SARAÇI “SI JE DEVIENS GRAND-MAÎTRE, PLUS DE JEUNES DU KOSOVO VOUDRONT JOUER AUX ÉCHECS”
Nderim Saraçi est le meilleur joueur du Kosovo, avec 2461 Elo. Il est un modèle pour les jeunes de son pays et bénéficie d’un grand soutien de sa fédération. Elle couvre ses frais lors de grands tournois et le soutient pour son seul et unique objectif : devenir le premier grand-maître de l’histoire du Kosovo. Le maître international de 29 ans nous éclaire sur sa noble quête. À quoi ressemble votre vie de joueur d’échecs ? Vous considérez-vous comme joueur professionnel ? Je me considère comme profession nel, car je dédie mon temps aux échecs. J’ai étudié pendant six ans à l’université, mais je n’ai jamais travaillé en dehors des échecs. Le Kosovo n’a jamais eu de grand-maî tre et j’espère devenir le premier de l’histoire de mon pays. J’ai passé les 2500 Elo aux Olympiades 2022 à Chennai et j’ai trois normes, mais en 23 parties au lieu de 27. Je dois donc faire une quatrième norme pour obte nir le titre. Ce titre de grand-maître, est-ce une obsession pour vous ? En ce moment, oui. Dans chaque par tie, je me bats uniquement pour obte nir cette norme qu’il me manque. Ce serait génial pour mon pays. Cela inciterait les jeunes à jouer aux échecs. Aujourd’hui, nous avons peu de jeunes joueurs forts. Dès mes pre miers titres nationaux, je suis devenu un modèle pour eux. Alors si je deviens le premier grand-maître, je suis convaincu qu’il y en aurait un deuxième en moins de dix ans. J’aurai montré que c’est possible. Cela vous aiderait aussi à être invité dans de grands tournois et à avoir plus d’op portunités de carrière, n’est-ce pas ? Cela n’est pas important pour moi d’avoir ces invitations. La vie de joueur professionnel, entre les voya ges et les tournois, est très fatigante. En tout cas, je sais que je ne peux pas continuer longtemps à jouer autant qu’aujourd’hui. Si je deviens grand maître, je ne tarderais sûrement pas à arrêter de jouer. Je jouerais juste pour mon club et mon pays. Je trouverais un autre travail ou bien j’entraînerais la jeune génération.
© ANTOINE ELLIS.
Armend Budima, président de la fédération kosovare.
accueilli une délégation dans cet hôtel et ils ont pu voir que ce lieu dépasse les exi gences. Je pense même qu’on sera un modèle pour les prochains organisateurs. Comment s’est déroulée l’organisation du tournoi ? Pour ce premier évènement européen à Pristina, on a eu de la chance que le per sonnel de l’hôtel soit très professionnel. On a reçu l’aide de bénévoles et de repré sentants de la fédération. Tous les joueurs ont apprécié les conditions de jeu. Quelle est la dynamique des échecs au Kosovo ? On investit beaucoup dans la jeunesse, c’est essentiel. De plus en plus de jeunes participent à nos championnats nationaux. L’intérêt semble augmenter, notamment parce que l’on a commencé à enseigner dans les écoles il y a trois ans. Le gouver nement rémunère les professeurs d’échecs. Depuis cette année, 21 écoles sont concernées (soit presque 2000 élèves) et on espère que d’ici 2030, toutes les écoles publiques le seront. Le ministère s’est engagé à pérenniser cette politique. Quelle est la situation des clubs dans le pays qui vont accueillir ces jeunes ? Quand je suis arrivé en 2020, ma stratégie portait sur les écoles puis dans un second temps sur la construction d’infrastructures. Une grande maison des échecs dans cha cune des sept régions du Kosovo. Le gou vernement nous accorde un budget total de 3,5 à 5 millions d’euros. La fédération aidera les clubs à gérer ces lieux. Les talents repérés dans les écoles y seront entraînés professionnellement. Mais à Pristina, le maire bloque notre projet, pour des raisons politiques. Vous évoquez souvent l’aide du gouverne ment, mais le Kosovo n’en a plus vraiment depuis février. Cette crise politique ne vous impacte-t-elle pas ? Si, il y a des soucis de paiements de la part du gouvernement. C’est difficile pour nous d’attendre de l’argent dont on a besoin, donc on attend une solution à l’issue des élections du 28 décembre. J’espère que le parti du gouvernement actuel (Vetëvendojse) restera au pouvoir, parce qu’il nous soutient. g P ROPOS RECUEILLIS PAR A NTOINE E LLIS
Nderim Saraçi, meilleur Elo du Kosovo. © ANTOINE ELLIS.
Comment vous entraînez-vous ? Com ment vous donnez-vous les moyens de devenir grand-maître ? En ce moment, je m’entraîne seul. Je sais que c’est dur mais beaucoup de grands joueurs y arrivent. Je travaille entre deux et quatre heures par jour, à regarder des parties et jouer. En tout cas, mes derniers résultats sont encourageants. J’ai obtenu une nor me à Batumi pour le championnat d’Europe des nations et j’ai récem ment fait nulle contre Arjun Erigaisi. Quelle est l’importance de représenter le Kosovo pour vous ? En tant que joueur, c’est un grand honneur. Je m’en fiche d’avoir des bonnes conditions quand je repré sente mon pays, ce n’est pas la ques tion. J’en suis fier notamment, car notre vie a été très difficile à partir des années 1990. Mon peuple n’a fait que survivre avant la délivrance de l’indépendance en 2008. Donc c’est spécial de jouer pour le Kosovo. D’où vient cette passion des échecs dans un pays où ils sont si peu développés ? Tout le monde joue aux échecs dans ma famille. Ma grand-mère de 90 ans joue encore avec mes soeurs, qui sont dans l’équipe féminine du Kosovo. Le fait d’avoir grandi dans une telle famille m’a apporté le soutien de mes amis et mes professeurs, car j’ai été bon très vite. Mais dans les Balkans, et en particulier au Kosovo, le cliché persiste que les échecs sont un jeu pour personnes âgées. C’est compli qué de vivre des échecs ici, j’espère que ça va changer. n P ROPOS RECUEILLIS PAR A NTOINE E LLIS
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